Pour Youssef (1), l’année 2022 a marqué un tournant brutal. À 25 ans, cet aide-soignant originaire de Tunis est agressé par l’homme avec qui il s’apprêtait à avoir une relation intime. Choqué, il compose le numéro de la police, espérant obtenir de l’aide. Mais cet appel se transforme en cauchemar : au lieu de protéger la victime, les forces de l’ordre l’arrêtent. Le motif ? Son homosexualité. Après son interpellation, l’homme, barbe courte et soignée, raconte avoir subi un examen anal forcé pour « prouver » ses relations sexuelles et avoir été privé d’avocat lors de son audience.
Condamné pour « sodomie », il passera plus de six mois derrière les barreaux, dans des conditions particulièrement dures. « J’ai été insulté, menacé, soumis à une pression psychologique constante… Cette période m’a laissé des cicatrices profondes », confie-t-il. Les conséquences ne s’arrêtent pas là : son orientation sexuelle révélée, Youssef perd son emploi, donc ses revenus, et se voit privé de tout héritage par sa famille. Depuis, sans soutien ni ressources, il vit d’hébergements précaires, chez des amis ou de parfaits inconnus. « Chaque jour, j’ai peur d’être à nouveau attaqué ou persécuté pour ce que je suis. »
Une législation toujours répressive
En Tunisie, l’homosexualité est toujours pénalisée. L’article 230 du code pénal, hérité du protectorat français de 1913, prévoit jusqu’à trois ans de prison pour des relations entre personnes du même sexe, qualifiées de « sodomie » ou « lesbianisme », sans en préciser clairement la définition. Les articles 226 et 226 bis punissent quant à eux « l’outrage public à la pudeur » ou toute atteinte jugée contraire à la « morale publique ». Cette formulation vague laisse une large marge d’interprétation aux autorités : le port d’un bijou ou d’un vêtement associé, à tort ou à raison, à la communauté LGBT peut suffire à entraîner une condamnation.
Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, qui a permis au président Kaïs Saïed de concentrer tous les pouvoirs, la situation des personnes LGBT+ s’est nettement aggravée. « En Tunisie, il n’existe presque aucune aide : pas de centre d’accueil, pas de soutien financier, aucune structure fiable », déplore Walid, dont la demande d’asile en France a échoué. « Dans une société profondément influencée par un discours religieux extrême, on nous juge, on nous exclut… et l’hypocrisie règne. »
D’après Amnesty International, entre septembre 2024 et le 31 janvier 2025, au moins 84 personnes ont été arrêtées à Tunis, Hammamet, Sousse et Le Kef. La plupart étaient des hommes gays ou des femmes trans, arrêtés uniquement en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, réelle ou supposée. L’ONG dénonce des violences policières récurrentes : chantage, extorsion, agressions sexuelles et recours humiliant aux examens médicaux forcés, qualifiés « d’actes de torture ». Pourtant, en 2017, la Tunisie s’était engagée devant l’ONU à mettre fin à ces pratiques.
« Nous sommes revenus à la dictature »
Les militants et associations LGBT sont désormais directement visés. Les rares lieux « safe » où les personnes queer pouvaient se retrouver se font rares. Dans un café discret du centre-ville de Tunis, Nejia Mansour et Saif Ayadi parlent à voix basse. Membres de l’ONG Damj, ils poursuivent leur combat dans un contexte de plus en plus dangereux. « Avant, la difficulté venait surtout du rejet social. Aujourd’hui, c’est l’État qui nous cible », dénonce Saif Ayadi, chargé de programmes, boucle d’oreille à l’oreille gauche et cigarette à la main. « Tout a commencé en 2022 par le limogeage d’une cinquantaine de juges. Ensuite, on a visé les plus vulnérables : d’abord les migrants subsahariens, puis la communauté LGBT. Un climat de peur et de silence s’est installé. »
À ses côtés, Nejia Mansour, lunettes noires et coupe au carré, note « une hausse inhabituelle des arrestations massives » ces derniers mois. Début juillet, 14 personnes ont été arrêtées à Tunis et sur l’île de Djerba, poursuivies en vertu de l’article 230. « Les procès sont expéditifs et les peines lourdes. Les gens vivent dans la peur, même chez eux », déplore-t-elle.
Depuis début 2025, Damj observe une multiplication des opérations d’hameçonnage sur des applications de rencontres : des policiers créent de faux profils se faisant passer pour gays, établissent un contact, puis arrêtent leurs cibles lors du rendez-vous. En 2022, Grindr comptait près de 38 000 utilisateurs en Tunisie. Malgré les arrestations, le harcèlement et les interrogatoires, Nejia et Saif gardent espoir : « Nous avons appris à résister. Nous devons continuer à lutter pour notre dignité, pour notre pays et pour notre communauté. C’est un combat pour une vraie démocratie. »
(1) Le prénom a été modifié.