Un avocat avec des menottes, devant un fond aux couleurs du drapeau arc-en-ciel. Le texte sur l'image mentionne le nom 'Mounir Baatour'.

Aujourd’hui, c’est le 14 juin. Douze ans se sont écoulés, et pourtant, je pourrais presque te décrire chaque détail. Le froid du métal sur mes poignets. Le regard des policiers, ni cruel ni bienveillant, juste vide. Le silence dans le fourgon. Cette sensation de ne plus être un homme, mais un dossier, un problème, une affaire.

Je ne savais pas encore que ce jour allait changer le cours de ma vie. Mais je savais que quelque chose venait de se briser en moi.

Ce qu’on m’a volé ce jour-là, ce n’était pas seulement ma liberté. C’était ma dignité. Mon droit d’aimer. Mon droit de tenir la main de l’homme que j’aimais sans craindre la honte, la prison, l’humiliation.

Et pourtant, cet homme est toujours là. À mes côtés. Contre toute attente. Contre les barreaux, les juges, les insultes, les regards. Il est resté. Il a traversé la tempête avec moi. Ce qu’on a vécu ensemble dans ces cellules, dans ces couloirs où l’odeur de la peur colle aux murs, ça ne s’efface pas. Ça nous a marqués au fer. Mais ça nous a aussi unis d’une manière que peu peuvent comprendre.

On a voulu faire de moi un exemple, un avertissement. J’ai été traîné devant la justice comme un criminel, pour avoir aimé un autre homme. Pour avoir partagé une chambre, une douche, un geste tendre. On a essayé de salir ce qui était, pour moi, la chose la plus pure que j’avais connue.

Ce jour-là, ils pensaient peut-être que j’allais m’effondrer. Que j’allais m’excuser, avoir honte, disparaître. Mais ce qu’ils ont réveillé, c’est ma colère. Une colère calme, froide, mais tenace. Une colère que j’ai transformée en force. En engagement. En combat.

Je n’ai jamais demandé à être militant. Je ne suis pas né avec une pancarte dans la main. Mais ce qu’on m’a fait vivre m’a laissé un choix : me taire ou parler. Me cacher ou exister. Mourir à petit feu ou me battre pour que plus jamais personne n’ait à traverser ce que j’ai vécu.

Alors oui, aujourd’hui je me souviens. Et je n’ai rien oublié. Je ne veux pas oublier.

Je repense à la cellule. À la lumière blanche qui ne s’éteint jamais. Aux insultes qu’on chuchote dans ton dos. À cette odeur de sueur, de peur, de résignation. À mon compagnon, enfermé ailleurs, à quelques kilomètres, vivant l’enfer à sa manière. On ne savait pas si on allait se revoir. Mais on tenait. Chacun de notre côté. En silence. Parce que même sans se parler, on savait.

Je repense aussi à ce moment, quand on m’a demandé pourquoi je ne disais rien. Pourquoi je ne me défendais pas dans les médias. J’ai choisi de me taire, à tort peut-être, mais c’était ma façon de protéger l’autre. Celui que j’aimais. Il avait déjà trop souffert. Il n’avait pas choisi cette guerre.

Mais maintenant je parle. Parce que ce silence m’a rongé. Parce que je ne veux plus jamais qu’on m’arrache ma parole. Parce qu’au fond, ce jour-là, je suis né une deuxième fois. Dans la douleur, certes, mais dans la vérité.

Je ne me venge pas pour le plaisir. Je me venge par nécessité. Pas contre une personne. Contre un système. Contre un monde qui pense encore que l’amour a besoin d’un tampon officiel pour être légitime. Ma vengeance, c’est de vivre. D’aimer. De continuer. De témoigner.

Et surtout de construire. Une association, une visibilité, un futur. J’ai vu trop de vies détruites, trop de jeunes broyés, trop de regards pleins de peur. J’ai promis de ne pas détourner le regard.

Ce 14 juin n’est pas un anniversaire. C’est une mémoire vivante. Ce n’est pas un rappel du passé. C’est une promesse pour demain.

Tant que je pourrai parler, je le ferai. Tant qu’on jettera des jeunes en prison pour avoir aimé, je serai là. Tant que l’État tunisien fermera les yeux sur ses crimes contre l’humanité, je les forcerai à regarder.

Ils ont voulu m’éteindre.

Ils m’ont allumé.

Mounir Baatour
Président de l’association Shams

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *