Je suis Tunisien. Je suis Amazigh. Je suis homosexuel. Je suis libre. Et je suis fatigué.
Fatigué d’un monde arabe qui refuse de regarder la réalité en face. Fatigué des slogans usés. Les drapeaux sont agités dans le vide. Il y a cette haine automatique dès qu’on ose parler d’Israël autrement qu’en termes de destruction. Fatigué qu’on jette le mot “sioniste” à la figure de ceux qui pensent différemment, comme une condamnation à mort morale.
Et à ceux qui me rétorquent qu’Israël a bombardé le QG de l’OLP à Hammam Chott le 1er octobre 1985, je leur réponds : oui, c’est vrai. Et je rappelle aussi que cet acte a été condamné par le Conseil de sécurité de l’ONU. Mais je leur demande alors : pourquoi ne parlent-ils jamais du bombardement français de Sakiet Sidi Youssef, le 8 février 1958 ? Ce jour-là, l’armée française a tué des dizaines de civils tunisiens sur notre propre territoire. Est-ce que cela nous empêche aujourd’hui d’avoir des relations diplomatiques et économiques étroites avec la France ? Non. Parce que la mémoire ne doit pas être sélective.
Je n’aime pas les deux poids, deux mesures. Si l’on veut être juste, il faut l’être jusqu’au bout, même quand cela dérange. Et soyons honnêtes : la haine d’Israël en Tunisie est, chez beaucoup, profondément enracinée dans une forme d’antisémitisme, une judéophobie qu’on refuse de nommer. On nous a appris à détester non pas une politique, mais un peuple entier, une identité, une religion. Et c’est cela, le vrai poison.
Mais parlons franchement : le sionisme n’a plus de raison d’exister. C’était une idéologie née à la fin du XIXe siècle avec un objectif bien précis : créer une patrie nationale pour les juifs. Cet objectif a été atteint en 1947, avec la résolution 181 de l’ONU, qui a acté la création de deux États : un juif, un arabe. Le sionisme est devenu caduc.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus d’un projet idéologique, mais de gérer les relations avec un État existant, membre de l’ONU, avec une armée, une économie, des universités, des citoyens.
Alors pourquoi continue-t-on à m’accuser de “sioniste”, comme si c’était une trahison ?
Vous voulez que je sois plus nationaliste que Kaïs Saïed lui-même ? Cet homme qui, pourtant, a refusé de faire passer une loi criminalisant la normalisation avec Israël dans son propre parlement – pourtant contrôlé par ses partisans.
Kaïs Saïed, selon moi, n’est pas un simple nationaliste. C’est un national-islamiste, et ce type d’idéologie ressemble dangereusement à ce qu’était le national-socialisme d’Hitler. Ce qu’il fait, c’est du nazisme à l’arabe.
Il l’a prôné sans honte : il a repris la vieille rhétorique haineuse consistant à “jeter les Israéliens à la mer”. Il n’est même pas favorable à une solution à deux États, comme l’a été pourtant Yasser Arafat lui-même dans les accords d’Oslo en 1993. Non, lui, Kaïs Saïed, il veut la récupération totale de la terre d’Israël par les Palestiniens, c’est-à-dire l’effacement d’un peuple, d’un pays, de millions d’individus.
Mais moi, je ne veux pas être complice de cette idéologie mortifère. Je veux construire, pas détruire. Je veux vivre dans un monde où les Tunisiens peuvent voyager, échanger, apprendre, travailler — sans être prisonniers de la haine héritée du XXe siècle.
Moi, je dis que la haine ne nous a rien apporté. Rien, sauf des ruines.
Ceux qui m’accusent aujourd’hui de défendre Israël sont souvent les héritiers d’un courant idéologique qui a détruit le monde arabe de l’intérieur : le nationalisme arabe. Regardons son plus grand symbole : Jamal Abdel Nasser.
On l’a présenté comme un héros. Un géant. Le défenseur du panarabisme. Mais qu’a-t-il laissé derrière lui ? Une série de défaites cuisantes :
- 1956 : la crise de Suez. Nasser perd face à l’alliance entre Israël, la France et le Royaume-Uni. Son armée est humiliée.
- 1967 : la guerre des Six Jours. En six jours, Israël écrase les armées arabes, annexe Jérusalem-Est, la Cisjordanie, Gaza, le Golan, le Sinaï. Une débâcle historique. Nasser, le “libérateur”, devient l’incarnation de l’échec.
- Sur le plan intérieur ? Dictature, censure, prisons, torture, économie nationalisée et ruinée. L’Égypte entre dans une longue nuit.
Et pourtant, beaucoup continuent de le vénérer. Pourquoi ? Parce qu’on préfère les mythes aux vérités.
Parlons aussi de Michel Aflak, cet intellectuel chrétien syrien, fondateur du parti Baas. On le présente comme le penseur de la “renaissance arabe”. Mais regardons ce qu’il a vraiment fait.
Michel Aflak n’a pas rassemblé les Arabes. Il les a divisés. Il a inventé une idéologie autoritaire, où l’État écrase l’individu, où l’islam est instrumentalisé comme “ciment de l’identité”, alors qu’il n’était même pas musulman. Il s’est converti à l’islam… sur son lit de mort. Un geste politique, pas spirituel.
Un chrétien qui a flatté les sentiments religieux des musulmans pour mieux les manipuler. Résultat ? Deux régimes baasistes : en Syrie et en Irak. Tous deux connus pour leur violence, leur autoritarisme, leur brutalité. Est-ce cela, la “renaissance” ?
Et que dire de Nadim al-Baytar? Ou de Sayf al-Dawla? Ce philosophe libanais a nourri toute une génération de nationalistes arabes. Il prônait une vision hyper-identitaire de l’arabité, où l’islam, la langue arabe, et l’unité devaient être imposés de force.
Mais cette pensée n’a jamais abouti. Il n’y a pas eu d’unité arabe. Il y a eu 23 États arabes. Chacun avait ses drapeaux, ses armées, ses services de renseignement, et ses dictateurs. Trop souvent, chacun avait aussi ses guerres civiles.
Et pire encore : de cette idéologie sont sortis les monstres. Car à force de dire que l’arabe est supérieur, que l’islam est central, que l’Occident est l’ennemi, on a fabriqué le lit de Daech, d’Al-Qaïda, des salafistes djihadistes. C’est ce même nationalisme, en version fanatisée, qui a justifié les attentats, les exécutions, l’horreur. Le nationalisme arabe n’a pas sauvé le monde arabe. Il l’a détruit.
Alors oui, je dis qu’il est temps de tourner la page. De réfléchir. D’oser penser autrement.
Israël est un fait. Un pays. Une démocratie vivante. On peut le critiquer, bien sûr. Mais le rejeter comme une anomalie ? C’est absurde. C’est contre-productif. C’est suicidaire.
La Tunisie doit penser à ses intérêts, pas aux illusions d’un passé idéalisé. Le monde a changé. Le Maroc, les Émirats, Bahreïn, l’Égypte, la Jordanie et le Soudan ont compris cela. Pourquoi rester les derniers à vivre dans le fantasme du rejet total, pendant que nos jeunes partent en mer ou fuient l’intolérance ?
Je ne suis pas sioniste. Je suis réaliste. Je suis un homme libre qui croit à la paix, au dialogue, à la reconnaissance de l’autre. Et je suis fier de défendre ces idées, même si elles dérangent.
Car le vrai courage, aujourd’hui, ce n’est pas de suivre la foule. C’est de dire la vérité, même quand elle fait mal.
Mounir Baatour
Président du Parti Libéral Tunisien